dependance au quebec

La dépendance: tranche de vie, mea culpa et le Québec

Écrit par Jonathan Dupuis

3 septembre 2021

Depuis plusieurs années le phénomène de la dépendance suscite énormément ma curiosité. Dans ce mini éditorial, je partage avec vous une tranche de vie, je fais un mea culpa et je vous questionne sur la relation qu’on a avec la dépendance au Québec.

La dépendance ne s’installe pas du jour au lendemain dans nos vies. Même si plusieurs facteurs personnels peuvent nous amener à développer une dépendance, des facteurs plus « macro » nous influencent. Chaque peuple entretient une relation distincte avec la consommation de substances. J’ai eu la chance de voyager à plusieurs endroits dans le monde qui m’ont permis de mieux comprendre la relation que différents peuples entretiennent avec la consommation. Que ce soit sa relation avec l’alcool, les drogues douces ou plus dures, le jeu pathologique, les jeux vidéos, chaque société semble avoir sa façon d’intégrer la consommation dans ses mœurs et sa culture. Mais quelle relation avons-nous avec la dépendance au Québec?

Tranche de vie pour parler de dépendance au Québec

Je me permets de vous partager quelques expériences de voyages pour mousser la réflexion en lien avec notre relation avec la dépendance au Québec.

L’Asie du Sud-Est

J’ai voyagé plusieurs mois en Asie du Sud-Est, destination prisée pour les « backpackers » inexpérimentés qui veulent se lancer dans la grande aventure du voyage sac à dos. Durant ce séjour, j’ai déposé mon « backpack » et habité en Thaïlande dans la colossale ville de Bangkok. Je vivais dans un petit appartement une pièce avec l’air climatisé pour m’échapper de l’accablante chaleur de la saison des pluies où il peut faire 45 degrés Celsius durant le jour. Le soir, après la pluie torrentielle quotidienne le thermomètre « baissait à 28 degrés Celsius ».

Après les pluies, j’allais me promener dans les rues pour explorer le dédale des « thanon » et les « soi » (système de rues et de ruelles paradoxalement simple, mais incompréhensible). Les gens profitaient de la « fraîcheur » en s’installant devant leur « appartement » qui donne directement sur la rue à la vue de tous. Une simple porte métallique coulissante faisait office de porte d’entrée des appartements ce qui nous donnait la primeur inégalée d’une vie bangkokienne pure et dure.

L’alcool en Thaïlande

En Thaïlande, le coût de la vie est extrêmement bas pour nous. L’alcool aussi; que ce soit au dépanneur, au kiosque de « pad thaï » du coin ou dans un bar, l’alcool est abordable et accessible. Les lois ne sont pas les mêmes qu’au Québec (évidemment) ce qui nous donne le droit de boire de l’alcool n’importe où… vraiment n’importe où, plus ou moins sans restriction. Lorsque je m’adonnais à marcher pour découvrir la ville, c’était comme si toutes les terrasses de la Rue Sainte-Catherine à Montréal étaient pleines. Sauf qu’à Bangkok, les terrasses sont tout simplement des appartements au rez-de-chaussée, avec une grande porte métallique coulissante. Les locaux s’y assoyaient sur leurs petites chaises en plastique autour de la table et prenaient un verre.

Une soirée, après avoir terminé mon quart de travail, j’ai été royalement accueilli par mes voisins, une famille de six adultes et un nouveau-né dans un appartement d’une seule pièce. Ladite pièce avait quelques matelas répartis au sol et une minuscule salle de bain. Ils m’ont invité à m’asseoir dans « leur pièce » à environ 30 degrés Celsius à 22 h. Ils m’invitaient à manger, mais surtout à boire avec eux. La bouteille de rhum prête, de la glace et des petits verres en plastique : équipé pour veiller tard.

Souvenir inoubliable

Rien à comprendre de la conversation, je faisais aller mon « Google translate » pour tenter d’étayer la conversation. Heureusement, je baragouinais quelques mots en thaï (que je m’étais donné mission d’apprendre lors de mon séjour). J’ai mangé du « moo gop » qui veut dire du porc croustillant le tout accompagné de riz et quelques légumes. Mais surtout, je buvais les verres qu’ils m’offraient sans relâche, tout au long de la soirée. Je me souviens vivement que j’avais un immense sentiment de gratitude de vivre cette expérience. Je vous épargne les détails de cette soirée. Voici un bref résumé : beaucoup de rire, même à en rire aux larmes, des jeux dont je ne saisissais pas à 100 % le concept, le tout sans que l’on parle la même langue. L’alcool était définitivement un canal relationnel pour m’insérer dans une parcelle de leur quotidien.

Dans les bars en Thaïlande, chacun vaquait à sa consommation personnelle et même si l’alcool coule souvent à profusion. Les seuls débordements en lien avec l’alcool étaient causés par les « farangs », mot qui désigne étrangers en thaï. Souvent, ces débordements se produisaient dans des endroits comme la fameuse « Khao San Road », une des rues les plus festives et inondées de voyageurs dans la Ville de Bangkok.

L’Australie

Perth : la capitale de l’Ouest australien et le « sunset city ». Je vivais au 12e étage d’un édifice à appartement au milieu du centre-ville avec 3 coréens. Au contraire de la Thaïlande, le prix de la vie en Australie est astronomiquement élevé. Pour pouvoir vivre dans cette zone de la ville vivante, nous vivions 4 personnes dans notre appartement 4 et 1/2. C’était comme vivre dans une auberge jeunesse en formule-dortoir.

Les réglementations en lien avec l’alcool

Je me suis déniché un travail dans un resto-bar dans le même quartier en tant que barman. En Australie, les réglementations face à l’alcool sont très strictes. Je devais suivre une formation sur comment servir de l’alcool et savoir quand en refuser à des clients. J’ai rapidement appris qu’en Australie, si je servais de l’alcool à quelqu’un trop intoxiqué, je risquais une amende personnelle de 4000 $. Le gérant sur place risquait une amende de 20 000 $ et le propriétaire une amende pouvant aller jusqu’à 40 000 $. Le mot d’ordre était : si quelqu’un de saoul s’approchait du bar pour s’acheter un verre, je devais lui refuser le service. Au fond, si une personne titubait ou démontrait un moindre signe d’alcoolémie élevée, elle était expulsée du bar. Au début, je ne comprenais pas du tout pourquoi, mais rapidement j’ai compris.

La culture festive de l’Australie

À Perth, comme partout en Australie, l’alcool coule à flots. En semaine, les Australiens ont l’habitude de faire des 5 à 7 après le travail, un peu comme au Québec vous me direz. La seule différence est que la journée de la semaine semblait ne pas avoir d’incidence sur la quantité d’alcool consommé. Être « magané » au travail en Australie semblait un souci de dernier ordre. Quand le weekend arrivait, les Australiens n’avaient pas besoin d’un mode d’emploi pour faire la fête.

C’est lors de mon premier weekend de travail dans la section-bar du restaurant où je travaillais que j’ai compris la sévérité de la loi en lien avec l’alcool. Malgré l’immense gaité naturelle des Australiens, les débordements en lien avec une alcoolémie élevée étaient monnaie courante. Batailles, chicanes et haussement de ton, du « drama » en voulez vous en v’là. De ce que j’ai compris, la relation que les australiens ont avec l’alcool égale festivités où les débordements sont « socialement fréquents ». Tellement, que des lois sévères doivent encadrer la consommation d’alcool des Australiens.

Mais pourquoi ma tranche de vie?

Depuis quelques années, je me questionne beaucoup sur la relation que nous entretenons avec ce que l’on consomme. Je m’adonne parfois à faire une rétrospective de ce voyage et je me questionne sur certaines choses. Est-ce que cette soirée en Thaïlande aurait été la même si je n’avais pas bu d’alcool? Aurais-je pu vivre cette expérience en refusant poliment les verres d’alcool qu’ils me proposaient? Est-ce que j’aurais autant ri? Auraient-ils été aussi invitants? Qu’est-ce qui fait qu’aussi peu de réglementation en lien avec la consommation résulte à aucun sinon très peu de débordement? À l’autre extrême, pourquoi en Australie les lois encadrant la consommation d’alcool se sont rendues à être aussi strictes? Pourquoi une approche législative en lien avec la consommation de substance? Est-ce que les Thaïlandais sont moins enclin a être dépendant à l’alcool et les Australiens le seraient plus? Et nous, comment on voit la consommation ou même la dépendance au Québec?

La dépendance au Québec

Bon, si l’on revient à nos moutons. Au Québec, on peut s’avouer qu’on entretient une certaine relation positive ou de « lubrifiant social » avec l’alcool. La consommation d’alcool est souvent valorisée ou associée à une grande source de plaisir ou de détente. « Une p’tite bière sur une terrasse », « un p’tit vino dans le spa » ou « una cerveza por favor » (avec un accent un peu tout croche bien sûr). Non seulement la consommation d’alcool est valorisée, mais l’absence d’alcool peut créer des « malaises » ou des « incompréhensions » dans notre entourage. « T’es dont ben plate de ne pas boire à soir », « envoye donc, juste un ti verre », « ah ouin… tu ne bois pas? » Mais pourquoi on fait ça?

Mea culpa

Je l’avoue, j’ai déjà dit ce genre de commentaire. J’étais en fait probablement le premier à l’Université qui entretenait ce genre de discours. En rétrospective, c’était quoi mon but en souhaitant que la personne boive JUSTE un petit verre? Je vous en reparlerai sans doute un jour. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela aujourd’hui, mais chose certaine, ce n’était pour mal faire. D’autant plus que des facteurs personnels et familiaux pouvaient expliquer ma propension à faire le « party », je crois fermement que la culture québécoise et la relation que nous entretenons avec la consommation et la dépendance y jouent un rôle.

J’ai souvent l’impression que le bagage culturel des Québécois face à l’alcool semble se résumer à ceci : « boire = faire le party = plaisir » « vacances = tout inclus dans le sud avec alcool à volonté » ou « ne pas boire, ça risque d’être plate ». Oui oui, je ne mets pas tous les gens qui consomment de l’alcool dans le même panier, mais il y a peut-être un peu de vérité quand même. Autant que je vis parfois cette pression à consommer, qu’en toute honnêteté je me surprends à véhiculer ce genre de discours.

Le cannabis lui?

Prenons la consommation de cannabis. Depuis 2018, le cannabis est légal au Canada. Est-ce que notre regard en tant que société a changé envers le cannabis depuis la légalisation? Clairement un peu… Je me souviens d’avoir entendu aux nouvelles ou même dans mon entourage des discours qui prédisaient une catastrophe ou l’écroulement du Canada comme on le connaissait. C’était un peu comme si légaliser le cannabis ou simplement donner l’opportunité de consommer du cannabis allait rendre les gens dépendants. Pourtant, aujourd’hui passer devant une succursale de la Société Québécoise du Cannabis est relativement banal. L’apparition des SQDC n’est pas nécessairement synonyme de plus de dépendance au Québec. Que s’est-il passé entre le discours qui frôlait l’anarchie et aujourd’hui? Tranquillement, nous sommes en train, en tant que société, d’intégrer la consommation de cannabis comme quelque chose de plus en plus socialement acceptable. D’après Statistique Canada, la légalisation du cannabis n’a pas eu d’incidence majeure sur la consommation de cannabis des Canadiens, mais les résultats sont à prendre avec un grain de sel.

Le mot drogue qui fait peur

Si l’on prend la consommation d’autres drogues. Je me souviens étant plus jeune que le mot drogue était un peu comme Voldemort : « celui dont on ne doit pas prononcer le nom ». J’avais un peu le sentiment que si on prononçait le mot drogue, un sermon du dimanche version années 50 allait s’en suivre. Pourtant, mes parents ont passé à travers les années frivoles et hippies. Il ne faut pas se leurrer, il y en avait de la drogue dans ce temps-là et il semblait y avoir moins de tabous.

Est-ce qu’il y en avait de la dépendance au Québec à cette époque? Probablement. Pourtant aujourd’hui, faire de la drogue une fois de temps en temps n’est pas quelque chose de « socialement acceptable » à jaser tout bonnement dans un souper chez la belle-mère. Est-ce que c’est exclusivement à cause de l’aspect illégal? Si toutes les drogues étaient légales, quel serait le discours de notre société à leur égard?

Les jeux de hasard et d’argent

Les jeux de hasard et d’argent comme la loterie, les casinos ou le poker sont parfois associés à une soirée luxueuse dans un casino ou un court séjour à Las Vegas pour faire la fête. À l’opposé, la loterie peut être associée à des gens moins nantis, des personnes qui se font juger de dépenser leur argent en cigarette et en loterie. Pourquoi ces deux extrêmes? Mais comment peut-on reconnaître un problème de jeu versus des habitudes récréatives? C’est un peu comme si l’image qu’on avait des jeux de hasard et d’argent devait être ultra positive ou ultra négative, aucune place à la zone grise. Mais pourquoi on a de la difficulté à doser notre discours?

Les jeux vidéos ou le gaming

Et qu’en est-il des jeux vidéos? Beaucoup de personnes nées avant l’arrivée de l’Internet observent que « les enfants » d’aujourd’hui sont « pluggés » sur des écrans. Sans aucun doute, la cyberdépendance ou la dépendance à Internet est un phénomène qui grandit exponentiellement et on gagne à se renseigner sur le sujet pour mieux comprendre et mieux prévenir. Si on voit un enfant de 2 ou 3 ans habile avec une tablette ou un téléphone intelligent est-ce qu’on se dit automatiquement : « bon… un autre enfant pluggé sur les écrans »? Qu’en est-il des parents? Qu’en est-il d’écouter 16 épisodes de Netflix en une fin de semaine? Est-ce problématique, ou non?

Réflexion sur la dépendance au Québec

La consommation d’alcool et de drogue, le jeu pathologique et les jeux vidéos sont présents dans nos vies, de près ou de loin. La relation que nous entretenons avec la dépendance au Québec mérite un plus vaste espace de dialogue. Le fait que nous avons une tendance à catégoriser noir ou blanc la consommation de façon générale parle d’un manque de connaissance en lien avec le sujet. Je vous le dis, il y a une zone grise entre consommer pour le plaisir, occasionnellement ou plus fréquemment, et la dépendance.

Souvent, les gens qui me questionnent en lien avec leur consommation vivent un certain malaise. C’est comme si d’avoir un problème avec une substance, une habitude de jeu ou l’utilisation d’Internet était quelque chose dont il fallait avoir honte. Si vous connaissez ou vous soupçonnez une personne de votre entourage d’avoir un problème de dépendance, lisez cet article en espérant que cela peut vous aider à mieux comprendre.

Mais où est-elle la ligne? À partir de quel moment il a-t-il un problème de dépendance? La réponse est beaucoup plus complexe qu’un simple moment. Il y a plusieurs critères qui permettent à un professionnel de la santé d’évaluer la présence d’une dépendance. Mais avant toute chose, mon plus grand souhait est que l’on puisse s’en parler. Que l’on puisse être curieux, poser des questions et faire de l’introspection sur la place que la consommation prend dans notre vie. C’est justement une des missions du Groupe Privée Facebook de la Clinique Addiction.

Avoir une dépendance ou plus formellement un « Trouble d’utilisation de substance » n’est pas quelque chose dont nous devrions avoir honte. Tranquillement, je souhaite que l’on puisse avoir une relation avec la dépendance au Québec plus saine. Une relation avec la dépendance qui nous permettrait d’en parler. Après tout, en parler, c’est commencer.

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2 Commentaires

  1. Alex

    Super de bel article Jo, pour avoir eu une dépendance très dur à remonter je comprends maintenant ce que c’est. J’ai appris à cesser de juger les autres et à lâcher prise.

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    • Jonathan Dupuis

      Merci beaucoup Alex! En effet, la dépendance est quelque chose qu’il ne faut pas avoir honte et accueillir au quotidien! Très content que tu puisses en parler, bravo à toi!

      Réponse

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